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Six modes d’action régionale au Sahel-Sahara

Eviter mirages et bourbiers

Cette page est également disponible en: Anglais

27-06-2014

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Ce troisième blogue sur les stratégies internationales pour le Sahel s’interroge sur ce que “faire du régional” peut signifier au Sahel-Sahara, à la suite de notre blogue précédent sur les enjeux des débats autour des mécanismes régionaux de coordination.

Ce blogue est issu de notre travail d’état des lieux des stratégies Sahel et des interventions en cours dans la région. Il est encore trop tôt pour analyser la façon dont les stratégies internationales sont mises en oeuvre. Ce blogue tente plutôt de cadrer le débat sur les options disponibles.

Vous pouvez lire, télécharger et partager l’ensemble de notre travail sur le Sahel dans le Dossier Sahel de l’ECDPM

Dans le Sahel et le Sahara, presque tous les secteurs sont prioritaires si l’on veut contribuer au développement humain. Les stratégies internationales pour la région tentent de répondre aux urgences humanitaires, d’agir dans les domaines de la sécurité, du développement et de la gouvernance d’une façon globale.

Le message implicite des stratégies est que tous ces efforts devront être menés au niveau régional dans une perspective de plusieurs décennies et planifiés par des stratégies de programmation pluriannuelles. En pratique, les interventions internationales se font à plus court terme, alignées sur les cycles de programmation des bailleurs de fonds. En cas d’urgence et de réponse aux crises, cela se compte en semaines ou en mois, tandis que les cycles longs concernent des périodes de 3 à 5 ans, parfois 7, mais rarement au-delà. Et malgré cela, la pression pour des résultats à court terme est forte.

Bien que les dimensions régionales soient considérées comme centrales par toutes les stratégies que nous avons scrutées (y compris celle de l’UE), la mise en oeuvre est généralement prévue au niveau national. Or, toutes les interventions au niveau national ou de nature transfrontalière (une réalité évidente pour les populations du Sahel) ne traduisent pas automatiquement une vision régionale.

En réalité, penser régional et agir régional requière une vision, une connaissance préalable, de l’expertise et les mécanismes adéquats. Notre étude des dynamiques régionales dans le Sahel-Sahara nous apporte des éléments de clarification sur ce que « faire du régional » pourrait signifier dans le long terme.

Nos missions et interviews récentes dans la région nous ont conduit à identifier 6 types d’approches régionales. Certains sont déjà appliqués, d’autres se dessinent seulement. Il y a probablement peu de révélations dans ce qui suit pour les experts du Sahel-Sahara mais il est important de rappeler d’abord qu’il est vain de réinventer la roue et ensuite que l’action régionale n’a rien d’inédit. Bien que chaque politique régionale soit spécifique, nous pensons que le travail régional dans le Sahel-Sahara devra presque inévitablement recourir aux cadres décrits plus loin.

Six options d’approche régionale : des cadres de mise en oeuvre

La première approche est celle de la diplomatie internationale. Façonnée par la coopération multilatérale, institutionnelle et formelle, elle prend la forme d’accords internationaux entre les Etats, les organisations régionales et internationales, ancrés dans le droit international en vertu duquel les acteurs ont une identité légale. Dans le cas de coopérations couvrant des territoires (comme le Sahel) pour lesquels il n’y a pas d’organisation régionale idoine, des accords internationaux ou des protocoles d’accords doivent aussi être signés (par exemple si la CEDEAO décide de s’impliquer dans les questions sahéliennes conjointement avec les Etats du Maghreb). Le processus de Nouakchott conduit par l’UA est un autre exemple. Il est aussi très probable que des programmes régionaux, par exemple dans les infrastructures ou concernant le fleuve Niger, impliquent plusieurs organisations régionales et internationales.

Puisque la plupart des stratégies envisagées sont mises en œuvre au niveau national, la seconde approche est de construire les fondations nationales de piliers sur lesquels pourront s’appuyer des politiques régionales identifées dans les stratégies. Ceci est déjà en cours via la coopération bilatérale dans tous les secteurs, avec tous les dilemmes inhérents à la coopération au développement, y compris et en particulier les limites de l’efficacité de l’aide. Jusqu’ici, les ressources financières disponibles sont surtout allouées au niveau national.

La troisième approche, c’est la coopération renforcée entre des groupes d’Etats poursuivant les mêmes objectifs. Le G5 du Sahel pour la sécurité et le développement composé de la Mauritanie, du Burkina Faso, du Mali, du Niger et du Tchad en est un exemple récent. Ces Etats peuvent décider d’agir conjointement de façon ponctuelle ou de formaliser leur coopération en signant des accords bilatéraux ou multilatéraux variant selon les degrés de leur engagement. A titre d’exemple on peut citer les patrouilles frontalières conjointes et les programmes d’infrastructures communes.

La quatrième façon d’aborder le régional est d’opérer par grappes d’activités transfrontalières qui amènent des voisins – et d’autres intervenants – à travailler de part et d’autres des frontières ou sur les frontières elles-mêmes. Pour les communautés et les peuples vivant à cheval sur les frontières, « agir au niveau régional » revient simplement à pouvoir vivre normalement sans que les Etats ne leur créent de contraintes disproportionnées. Ce type d’approche est censé contribuer à l’amélioration des vies et du travail transfrontaliers des autorités locales, chefs communautaires, commerçants, groupes religieux ou pastoraux.

Il est particulièrement attractif pour toutes les organisations qui ont publié une stratégie sur le Sahel. Le grand défi de cette approche est de concevoir des interventions intelligentes sans pour autant surcharger les autorités et les communautés locales. Ceci implique aussi un minimum de consentement de la part des autorités nationales et des efforts concentrés sur des zones prioritaires bien circonscrites. La coopération transfrontalière est aussi pertinente dans le domaine des infrastructures à terre, mais aussi maritimes, fluviales ou aériennes.

La cinquième option d’approche régionale dans le Sahel est liée à des actions transnationales, donc au-delà des frontières et couvrant des territoires sans tenir compte des limites territoriales des Etats. Ce travail est particulièrement pertinent pour traiter les problématiques et phénomènes intra et inter régionaux, qu’il s’agisse de flux financiers, d’industries extractives illicites, des communications internet, des relations religieuses et culturelles, de l’imagerie satellite, des migrations, du crime organisé ou de l’extrémisme religieux. Ce champ d’activités requière une large connaissance des phénomènes transnationaux et une couverture géographique étendue. Il implique aussi de combiner ces compétences à une certaine capacité de mobiliser des partenaires au niveau national. Par exemple, les initiatives dans le domaine des questions environnementales régionales, du crime organisé et des trafics illicites, du partage d’information satellitaires, des flux migratoires trans-sahéliens ou de la cyber-sécurité sont toutes de nature transnationales.

La sixième et dernière méthode consiste à agir en réseaux d’expertise et d’expérience, dont la composition dépend des participants et des règles internes des organisations membres. Des organisations de la société civile (OSC) et des sociétés privées agissent souvent en réseau pour discuter de leurs actions, opportunités, difficultés et retours d’expérience au niveau régional. Un exemple que nous avons retenu est celui d’Eau-Vive, une ONG enregistrée en France opérant dans une douzaine de pays d’Afrique de l’Ouest avec une majorité de personnel africain, connectée à une multitude de réseaux d’OSC, et qui a récemment lancé une fédération internationale. Les exemples d’actions en réseaux sont illimités et couvrent tous les secteurs d’activité – nutrition, tourisme religieux, pratiques pastorales, éducation à la santé, infrastructures, etc. Les OSC et les entreprises utilisent leurs réseaux pour partager de l’information, de l’analyse, leurs expériences de levées de fonds, pour trouver des clients et des fournisseurs ou pour conduire du plaidoyer. Les organisations internationales aussi utilisent les réseaux afin de partager de l’information et de la connaissance de façon informelle mais pragmatique.

Tandis que de nombreuses parties prenantes des dynamiques régionales du Sahel-Sahara s’intéressent à la comparaison des stratégies internationales pour le Sahel, il semblait pertinent de rappeler à tous les cadres dans lesquels l’action régionale peut se déployer. Ce faisant, ce blog a pour objectif de cadrer les débats et les discussion sur les possibles formes que l’action régionale pourrait prendre dans le futur.

Ces cadres régionaux dans le Sahel-Sahara ne sont pas nouveaux mais ils sont en train d’être multipliés par ceux qui mettent en œuvre des stratégies internationales pour le Sahel. Pour comprendre quelles directions prendront la coopération régionale ou les dynamiques de concurrence, il conviendra d’observer deux variables essentielles : le leadership et le magnétisme politique exercé par les acteurs les plus puissants au Sahel-Sahara. Ceci sera particulièrement visible lorsque ces derniers décaisseront des fonds et agrègeront d’autres énergies politiques autour de leurs initiatives de mise en œuvre des stratégies régionales. Il faudra probablement attendre quelques années avant de pouvoir analyser l’évolution et l’impact des 6 approches régionales présentées ici.

Toutefois, si le leadership et la gravitas sont deux variables clés, le moteur des dynamiques régionales se situera dans des alliances efficaces entre ceux qui sont en mesure d’apporter des fonds et ceux disposant d’une autorité suffisante pour stimuler leur utilisation optimale. Dans cette concurrence à travers et autour du désert, l’UE est relativement bien placée, si ses nouveaux dirigeants veulent bien prendre cette région au sérieux et sont sincèrement déterminés à éviter tout mirage.

Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de l’ECDPM.

Photo courtoisie de CIFOR.

Ce blogue sera également publié dans le contexte du nouveau projet The Broker sur les approches régionales aux conflits au Mali, qui sera lancé en septembre 2014. 

 

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