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GREAT insights Magazine

APE : Un accord politique au détriment du développement économique et de la coopération Europe-Afrique

28-11-2014

Sylla, K., Cissoko, M., Cisse M.L. 2014. APE : Un accord politique au détriment du développement économique et de la coopération Europe-Afrique. GREAT insights Magazine, volume 3, numéro 9. Octobre/novembre 2014.

Les quinze pays membres de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Mauritanie ont approuvé définitivement le 10 juillet 2014, au cours de la 45ème session ordinaire de la conférence des Chefs d‘Etats de la communauté ouestafricaine tenue à Accra, la signature de l‘Accord de partenariat économique (APE) avec l‘Union européenne (UE). Cette décision fait de la CEDEAO la première région africaine à avoir conclu un tel accord commercial avec l‘UE. Cet accord est conclu à un moment décisif pour l’Afrique de l’Ouest qui est la première région de croissance dans le monde.

Il convient d’analyser les impacts des APE, les raisons profondes de l’accord et les conséquences sur les relations entre l’Afrique et l’Europe.

Impact des APE : rumeurs à l’épreuve des faits Tous les acteurs d’Afrique de l’Ouest ont compris depuis le début des négociations qu’il ne s’agissait pas d’une négociation pour le développement économique parce qu’on ne peut pas exercer de telles pressions sur des Etats pour signer un accord qui est favorable à leur propre destin. Tout comme on n’a pas besoin de se cacher pour parapher des accords qui ont des conséquences supposées positives pour les populations.

Pour mieux comprendre cet argumentaire, on peut revisiter un à un les arguments favoris des négociateurs des deux parties à savoir : les APE sont favorables à la croissance, les APE sont favorables aux investissements et les APE sont porteurs de développement. Ce ne sont que des rumeurs.

Rumeur 1 : Les APE sont favorables à la croissance

L’ APE s’attaque à la principale source de croissance de l’Afrique de l’Ouest : l’agriculture. Les produits fortement subventionnés européens (plus de 270 milliards de CFA, environ 414 millions d’euro) vont déstabiliser notre agriculture et induire une baisse des prix relatifs notamment pour les éleveurs et les producteurs de lait.

Ces produits fortement subventionnés, en réduisant la production régionale par un dumping parfaitement légalisé par l’ APE, vont réduire la rentabilité de nombreux produits agricoles et renforcer une dégradation des conditions de vie sans précédent notamment chez les groupes les plus vulnérables constitués par les éleveurs et les femmes vendeuses de lait.

L’ APE va non seulement briser le parapluie de la résilience mais aussi inciter à un exode rural massif qui se traduira faute d’opportunité en immigration illégale en direction de l’Europe. Ainsi donc, l’ APE va démobiliser les populations rurales dans leurs territoires pour un avenir de prospérité et de paix. Cet accord met à rude épreuve la confiance entre les hautes autorités et les populations qui sont traumatisées par la déception de ceux à qui ils ont confié leur destin. En définitive, en s’attaquant à la principale source de croissance de l’Afrique de l’Ouest, l’ APE ne peut pas
être favorable à la croissance.

Rumeur 2 : Les APE sont favorables aux investissements en Afrique de l’Ouest

L’Afrique au Sud du Sahara est la première région des intentions d’investissements dans le monde, selon le magazine The Economist. Il y a donc un consensus mondial sur la première place d’investissement dans le monde qu’est l’Afrique de l’Ouest. Même sans l’ APE, les investisseurs du monde choisiront l’Afrique de l’Ouest qui rapporte le plus de bénéfice par franc investi dans le monde.

La réalité est que l’ APE réduit cette perspective en confinant cette région aux investisseurs européens. L’ APE introduit des distorsions dans les flux
d’investissement vers la région en développant une préférence implicite pour les investissements européens au dépend d’autres investissements.

Cet accord sera la plus grande contrainte aux investissements des autres parties du monde en Afrique de l’Ouest. En effet, la région sera menacée par les autres investisseurs du monde, de plus en plus importants dans l’investissement mondial, qui exigeront les mêmes faveurs que celles accordées à l’Europe. Il y a donc fort à parier que les Américains en feront une condition pour le renouvellement de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA).

Rumeur 3 : Les APE sont favorables à l’intégration économique et au développement

L’ APE, en subventionnant implicitement les produits européens, crée un détournement de commerce en faveur de l’Europe et découragent la production et la consommation des produits locaux au profit des importations de produits européens. Cet accord renforce la division du travail entre l’Afrique de l’Ouest qui fournit les matières premières aux industries européennes sans accéder à un marché européen protégé en réalité par des
barrières techniques au commerce.

Par ailleurs, les Etats d’Afrique de l’Ouest devront subir des pertes fiscales du fait de l’ APE réduisant ainsi leur capacité à faire face aux défis de développement. Ce déficit fiscal induira à terme un déficit de la balance des paiements accentuée par un déficit des balances commerciale et des capitaux vis-à-vis de l’Union européenne. Cette situation réduira la capacité et la qualité de la politique monétaire de la région donc de la politique économique en faveur du développement.

L’ APE, comme nous l’avons démontré, va stimuler l’exode rural puis l’immigration clandestine vers l’Europe avec la baisse des prix relatifs dans le secteur agricole alimentaire. Cet exode sera d’autant plus important que l’intégration régionale, le potentiel le plus important de la région, sera menacée par cet APE qui induit un dumping légalisé contre les produits régionaux et un détournement de commerce au profit de l’Europe.

L’illusion est donnée à l’Afrique de l’Ouest que l’Europe finance le programme APE pour le développement (PAPED); en réalité, les subventions données aux produits européens pour déstabiliser les marchés notamment agricoles, pour plus de €414 millions par an, créent des dégâts plus importants que le montant prévu pour financer le PAPED.

Raisons profondes de la conclusion des accords

L’Europe et les Etats Unis ne comptent plus que pour environ 35% du PIB mondial, ce poids continuera à décliner. Cette baisse de l’importance de l’occident dans l’économie mondiale est liée principale à la perte de marché et au vieillissement de la population.

L’une des raisons stratégiques de cette nouvelle situation mondiale est le dynamisme économique des pays émergents et leur main mise sur les ressources naturelles mondiales.

Au contraire, l’Afrique de l’Ouest regorge de ressources naturelles importantes et d’une évolution importante de sa population. Ce qui lui confère un marché important.

Pour l’Europe, l’ APE constitue un puissant outil afin de se faire remorquer par l’un des marchés le plus dynamiques au monde et surtout l’accès au ressource sans pétition à travers.

Pour les politiques d’Afrique de l’Ouest, c’est un moyen de consolider leur pouvoir à l’approche des élections et surtout bénéficier d’une prime à la proclamation de l’Union européenne. (1)

Donc, ces APE sont en réalité des accords politiques qui se cachent derrière des supposés accords économiques en vue de combler l’absence de compétitivité de l’économie européenne et de donner une subvention politique aux chefs d’Etat signataires.

APE : Outil de destruction du partenariat Afrique – Europe

A l’épreuve des faits, les APE vont accroître la pauvreté en milieu rural notamment au niveau des populations nomades productrices de viande et de lait.

On s’attend à ce que l’immigration illégale s’accélère, que les partis d’extrême droite influencent les politiques publiques en Europe et mettent en mal la coopération entre l’Afrique et l’Europe. Le sentiment anti européen montera dans l’opinion publique africaine et un terrain fertile sera offert aux autres pays notamment les pays émergents qui offrent plus de possibilités de croissance et refusent de signer des accords économiques qui obligent l’Afrique de l’Ouest à faire le commerce avec eux tout en gardant leurs subventions aux produits exportés. L’ APE est en réalité une vraie subvention
au renforcement du commerce entre l’Afrique de l’Ouest et les autres pays notamment les pays émergents.

En outre, les gouvernements voulant signer l’ APE dans notre région auront des difficultés à expliquer à leur population et surtout dans les débats politiques électoraux qui sont très proches, les raisons de leur choix qui vont contribuer à détruire le marché régional et taxer implicitement les produits locaux au profit des produits européens en accélérant l’exode rural et l’immigration clandestine.

Conclusion

L’UE vient en Afrique de l’Ouest pour chercher un marché stable et profitera du moteur formidable de développement que constitue l’Afrique de l’Ouest avec sa croissance forte, sa population jeune et son marché dynamique. Pour cela, l’Europe offre une subvention politique de court terme aux leaders politiques africains transformant ainsi un accord économique en un accord politique.

L’Afrique de l’Ouest et l’Europe sortiront affaiblis dans cet accord car ils ne sont pas conformes aux aspirations profondes des deux parties. C’est pour toutes ces raisons que le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) se mobilisera en Afrique et en Europe pour s’opposer par tous les moyens légaux à l’ APE.

Kalilou Sylla picture

Kalilou Sylla est Secrétaire Exécutif du ROPPA.  

Mamdou Cissoko

 Mamadou Cissoko est Président d’honneur du ROPPA.  

Marie Louise CISSE

Marie Louise Cisse est chargée de programme principale Plaidoyer et Genre au Secrétariat exécutif du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA). 

Note

1. Le soutien de l’UE ou alors le fameux communiqué de l’UE qui donne sa position sur les résultats des élections.

 

Cet article a été publié dans GREAT insights volume 3, numéro 9 (octobre/novembre 2014) 

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