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Le secteur privé, un groupe hétéroclite aux intérêts divergents : Le cas de la filière riz au Sénégal et en Côte d’Ivoire

03-12-2015

Torres, C., Seters, J. van. 2015. Le secteur privé, un groupe hétéroclite aux intérêts divergents : le cas de la filière riz au Sénégal et en Côte d’Ivoire. ECDPM Talking Points blog, 3 décembre 2015.

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Avec l’avènement des Objectifs de développement durable (ODD), le secteur privé est mis au cœur du développement. Le rôle clé du secteur privé en tant que créateur de richesse, d’emplois et de revenus, est depuis longtemps reconnu par la communauté internationale, comme le révèle ce blog de l’ECDPM de 2012. Malgré le long chemin parcouru, le « secteur privé » est souvent perçu comme un bloc monolithique aux intérêts communs, alors qu’il s’agit d’un groupe d’acteurs très hétéroclite. À l’aube de l’adoption des ODD et de la COP21, la question se pose aujourd’hui plus que jamais pour réussir à engager ce secteur dans la voie du développement durable : de qui parle-t-on quand on parle du « secteur privé » ?

Selon certains auteurs, la sécurité alimentaire mondiale passe par la modernisation des agricultures africaines sub-sahariennes, et ceci implique de mettre en place de véritables politiques agricoles, d’appuyer la structuration interprofessionnelle par filières et de renforcer la coordination entre acteurs économiques asymétriques. Prenons l’exemple du riz, qui est devenu la céréale préférée des ménages ouest-africains et qui bénéficie d’un traitement privilégié dans les politiques régionales et nationales. Les étapes pour faire parvenir le riz « du champ à l’assiette » sont nombreuses, ainsi que les opérateurs du secteur privé qui y interviennent : fournisseurs d’intrants et de crédits, producteurs, riziers (transformateurs), importateurs, collecteurs, grossistes, détaillants… L’hétérogénéité de ces acteurs et la divergence de leurs intérêts posent des enjeux majeurs pour le développement et l’intégration de la filière.

En Afrique de l’Ouest, les producteurs constituent les acteurs du secteur privé les plus défavorisés. Au Sénégal, le soutien de l’État leur permet, entre autres, l’accès au crédit pour acquérir les intrants pour la production. Ces prêts sont remboursés en nature (riz paddy), via les riziers. De ce fait, le seul revenu qui parvient aux mains des producteurs est constitué par la maigre différence entre le prix de vente et le coût de la production. Vivant au jour le jour, les producteurs peuvent difficilement répondre a leurs éventuels engagements contractuels avec les riziers. En général, ils cherchent à marchander leur riz paddy au meilleur prix du marché, mais souvent ils doivent vendre aux intermédiaires, appelés « bana-bana » à un prix inférieur au prix fixé, afin de pouvoir répondre à leurs besoins alimentaires immédiats.

De l’autre côté de la filière, les importateurs de riz dominent les circuits d’approvisionnement des marchés urbains et périurbains. La plupart du riz importé dans le pays est du riz brisé asiatique, avec lequel les ménages sénégalais préparent leur plat typique, la « thiéboudienne ». Ces brisures de riz, sous-produits de l’usinage du riz (entier), ont un coût dérisoire pour l’importateur, ce qui impose un défi majeur pour la compétitivité du riz local. À ceci s’ajoute le faible niveau de protection (10%) adopté pour le riz dans le Tarif extérieur commun de la CEDEAO. Pour les importateurs, ce n’est pas avantageux de changer de fournisseur tant que les qualités, les quantités, et le prix du riz local ne sont pas à la hauteur de leurs exigences.

Dans ce contexte d’informalité et d’asymétries, il est difficile que les acteurs du secteur privé se mettent d’accord et travaillent ensemble pour le développement de la filière. Il y a clairement un rôle important à jouer par le secteur public. À cet égard, différents modèles de collaboration public-privé se développent dans les pays de l’Afrique de l’Ouest.

Au Sénégal, dans le cadre du Programme national d’autosuffisance en riz, le gouvernement a proposé un « protocole multi-acteurs » qui engage les importateurs à acheter une partie de la production nationale de riz au prorata de leurs parts de marché. L’exportation du riz national est interdite, et des quotas à l’importation sont établis pour limiter l’importation au minimum nécessaire pour couvrir les besoins nationaux. Ainsi, le gouvernement cherche à engager le secteur privé le plus puissant (importateurs) dans ses efforts d’augmenter la production, en assurant l’achat et la commercialisation du riz national. Les importateurs sont réticents à cet égard, et craignent se retrouver dans leurs unités de stockage avec du riz de qualité fluctuante et de prix élevé. Reste le défi, reconnu par l’État, de faire évoluer le dispositif et inciter les importateurs à s’impliquer en amont de la filière, surtout pour améliorer la qualité du riz local.

En Côte d’Ivoire, dans le cadre de la « Stratégie de relance de la riziculture », le pays a été divisé en dix « Pôles de développement rizicole » ayant un haut potentiel de production. Chaque pôle est placé sous la responsabilité d’un opérateur privé, en relation contractuelle avec les transformateurs et les producteurs. Ce modèle repose en particulier sur la contractualisation entre tous les acteurs, réunis au sein d’une plate-forme où sont discutées, entre autres, les questions relatives à la fixation des prix des intrants, du paddy et du riz blanchi. À ce jour, uniquement deux pôles ont été attribués à la société AMC-FC et au Groupe Louis Dreyfus. Comme au Sénégal, les premières difficultés identifiées relèvent de la nature des relations entre des acteurs hétérogènes, ce qui rend difficile la contractualisation formelle et la gestion de conflits entre les parties prenantes.

Le secteur public peut jouer un rôle de levier pour équilibrer les poids des acteurs, promouvoir les investissements privés, et aider à améliorer la compétitivité de la filière. Mais le modèle public-privé doit être adapté aux réalités des pays, à la structure du secteur privé, et aux défis rencontrés le long de la chaîne de valeur. Décortiquer le « secteur privé » est une nécessité pour un développement agricole inclusif, juste et durable.


Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément celles de l’ECDPM.

Image : courtoisie de vredeseilanden via Flickr.

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